| 🇬🇧 [en] | 🇫🇷 [fr] | 🇳🇱 [nl] |
|---|
Galatée apparaît fréquemment au 19e siècle dans des récits et des images inspirés de la mythologie grecque et romaine. En tant qu'idéal de la beauté féminine et symbole du pouvoir créateur de l'art et de l'amour, elle a conquis une place aux côtés d'Aphrodite/Vénus, Artémis/Diane et Athéna/Minerve. Alors que ces dernières sont de sang divin, Galatée est une simple mortelle, comme vous et moi...
Qui était cette Galatée et qu'est-ce qui l'a rendue si célèbre ?
Le mythe de Pygmalion
Galatée est presque toujours mentionnée en même temps que son créateur, le sculpteur Pygmalion. Le mythe de Pygmalion trouve - pour autant que nous le sachions - son origine dans l'Antiquité grecque. L'histoire nous est parvenue par diverses voies, mais la version la plus connue et complète est celle du poète romain Ovide. Il l'a incluse vers le début de notre ère, parmi les 250 mythes du livre X (10) de ses Métamorphoses. Pour ceux qui souhaiteraient la relire, j'ai réalisé une traduction néerlandaise que j'ai jointe à la fin de ce blog.
TLDR ; Pygmalion sculpte une statue de femme, en tomba amoureux et demanda à Aphrodite (Vénus) de lui donner vie. La déesse exauça son vœu et ils vécurent longtemps et heureux.
Il y a cependant un petit problème : Ovide ne donne aucun nom à la statue créée par Pygmalion... Galatée n'apparaît absolument pas dans le récit d'Ovide, et d'ailleurs dans aucune autre version qui nous soit parvenue de l'Antiquité !
Mais alors, qui a inventé le nom Galatée ?
L'origine du nom Galatée
Heureusement, je ne suis ni le premier ni le seul à me poser cette question. Une certaine Helen H. Law a publié en 1932 un article présentant les résultats de ses recherches approfondies sur l'origine du nom Galatée (source).
Elle conclut que le nom Galatée n'est utilisé couramment pour désigner "la statue qui s'anime" qu'à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Le premier à l'employer - d'après ses recherches - est l'écrivain et philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau, qui utilise le nom Galat(h)ée dans son mélodrame sur Pygmalion, écrit en 1762.
Elle mentionne également un ballet-pantomime d'un certain Molin en 1840 et un poème de 1847 de Gustave Le Vavasseur qui citent le nom Galathée (mais que je n'ai pas réussi à retrouver). Ce n'est que plus tard que Galatée quitte la France : en 1865, l'opérette Die Schöne Galathée est créée en Allemagne, et en 1871, William S. Gilbert écrit une comédie romantique en vers intitulée Pygmalion and Galatea.
L'origine de la Galatée de Pygmalion semble donc se situer en France, chez Rousseau.
D'ailleurs, Rousseau n'a pas inventé ce nom de toutes pièces : il existait déjà dans la mythologie grecque comme nom d'une nymphé ou Néréide. Et Ovide lui-même a écrit à propos de cette Galatée dans ses Métamorphoses (voir Acis et Galatée).
Il est possible que Rousseau ait choisi ce nom parce qu'il correspondait bien à l'image d'ivoire, c'est-à-dire à la couleur du matériau utilisé par Pygmalion pour sa statue. En effet, gála (γάλα) signifie "lait" en grec (pensez aussi à "galaxy" pour "voie lactée", par exemple).
Thèmes
Le récit de Pygmalion et Galatée aborde des thèmes qui ont toujours captivé le public, et particulièrement au XIXe siècle. Voici quelques exemples de la thématique issue de ce mythe :
Le pouvoir créateur de l'homme
Bien que l'artiste crée quelque chose qui n'est composé que de "matière morte" - de l'ivoire ou de la pierre dans le cas de Pygmalion -, cet objet peut susciter chez l'homme des émotions réelles et puissantes. Cet effet est probablement l'une des forces motrices les plus importantes derrière l'activité créative humaine. Et ce n'est pas seulement le spectateur qui en est "ensorcelé", mais aussi l'artiste lui-même !
La beauté idéale
Bien que la conception de ce qu'est ou peut être la beauté ait constamment évolué au fil de l'histoire, la création de la beauté a toujours été une aspiration majeure de l'art. À la fin du XIXe siècle, pendant l'âge d'or de l'Art Nouveau, la beauté de la nature - et celle de la femme en particulier - est un thème central.
La puissance de l'amour (patient)
L'amour est l'un des thèmes "éternels" de l'art. Dans ce mythe, il s'agit à la fois de l'amour pour l'œuvre qui crée la beauté et de l'amour éprouvé pour le résultat, qui finit par lui donner vie (après l'intervention de Vénus, bien sûr...).
Vanitas
Autrement dit, la vanité dans la quête de l'homme pour atteindre un idéal. Pygmalion, malgré son art exceptionnel de sculpteur, ne peut donner vie à la statue réellement. Pour cela, l'intervention divine ou magique de Vénus est nécessaire.
L'intérêt pour l'Antiquité
Depuis la Renaissance, mais surtout au XIXe siècle, il y a une attention particulière pour l'Antiquité grecque et romaine. Au XIXe siècle, de grandes découvertes sont faites - pensez par exemple aux fouilles de Pompéi. Cela fait que "l'Antiquité", et donc aussi le mythe de Pygmalion, est longtemps vraiment "à la mode" et inspire de nombreux artistes.
Une avalanche de Galatées
Dans la seconde moitié du 19e siècle et la première moitié du 20e siècle, il y a une véritable avalanche d'œuvres dans toutes les disciplines artistiques basées sur Pygmalion et Galatée. Poèmes, livres, théâtre, opéra et ballet, sculptures et peintures... Rien que sur cette page française et cette page anglaise, des dizaines d'œuvres sont répertoriées - et les listes ne sont pas complètes !
Quelques exemples célèbres :
- Théâtre : Pygmalion de G.B. Shaw avec le célèbre professeur Higgins et Eliza Doolittle
- Sculpture : Galatée & Pygmalion d'Auguste Rodin - voir aussi la galerie photo ci-dessous
- Livre : L'Ève future (The Future Eve) d'Auguste Villiers de l'Isle-Adam - un livre qui a d'ailleurs popularisé le terme "androïde"
Remarques modernes
Étant donné l’âge du mythe, il n’est pas surprenant que la répartition des rôles entre l’homme et la femme – entre Pygmalion et Galatée – suive un schéma dépassé. Ainsi, l’homme (hétérosexuel) en tant que créateur actif occupe un rôle central, tandis que la femme, réduite à sa beauté (et à sa blancheur), adopte une attitude passive face à ce qui lui arrive. Par ailleurs, on peut reprocher à Pygmalion une misogynie latente, et ses avances ne répondent pas aux normes exigées depuis le mouvement #MeToo.
Cette critique va jusqu’à remettre en question l’éthique même du récit : l’auteur y affirme par exemple que Pygmalion ne traite pas seulement la statue comme un objet de désir, mais qu’il la viole à répétition. Quoi qu’il en soit, le mythe reste d’actualité et suscite toujours la réflexion.
Notons que le récit semble pouvoir être adapté sans perdre sa puissance à une version moderne, où une sculpteur féminine créerait par exemple un prince(esse) sur un cheval blanc. La trame narrative, les actions et les émotions évoquées pourraient y être identiques ou ajustées aux normes contemporaines. Pour le titre, je suggérerais : « Pygmalia et Galation ».
Conclusion
Bien que le nom Galatée provienne des anciens mythes grecs et romains, la Galatée de Pygmalion n’a été introduite qu’au 18e siècle en France par Rousseau. Galatée incarne la beauté idéale, l’amour que l’humain lui porte et la vie qui naît de cet amour. Une histoire qui, espérons-le – peut-être sous une forme adaptée –, continuera d’inspirer pendant de nombreuses années.
Galerie photo
Livre Dixième Texte établi par Désiré Nisard, Firmin-Didot, 1850
Metamorphoses : Pygmalion
source: https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Métamorphoses_(Ovide,_Nisard)/Livre_10
VI. Témoin de leurs fureurs criminelles, et révolté des vices sans nombre qui dégradent le cœur des femmes, Pygmalion vivait libre, sans épouse, et longtemps sa couche demeura solitaire. Cependant son heureux ciseau, guidé par un art merveilleux, donne à l’ivoire éblouissant une forme que jamais femme ne reçut de la nature, et l’artiste s’éprend de son œuvre. Ce sont les traits d’une vierge, d’une mortelle ; elle respire, et, sans la pudeur qui la retient, on la verrait se mouvoir ; tant l’art disparaît sous ses prestiges mêmes.
Ébloui, le cœur brûlant d’amour, Pygmalion s’enivre d’une flamme chimérique. Plus d’une fois il avance la main vers son idole ; il la touche. Est-ce un corps, est-ce un ivoire ? Un ivoire ! non, il ne veut pas en convenir. Il croit lui rendre baisers pour baisers ; tour à tour il lui parle, il l’étreint ; il s’imagine que la chair cède à la pression de ses doigts ; il tremble qu’ils ne laissent leur empreinte sur les membres de la statue. Tantôt il la comble de caresses, tantôt il lui prodigue les dons chers aux jeunes filles, coquillages, pierres brillantes, petits oiseaux, fleurs de mille couleurs, lis, balles nuancées, larmes tombées du tronc des Héliades. Ce n’est pas tout, il la revêt de tissus précieux ; à ses doigts étincellent des diamants ; à son cou, de superbes colliers ; à ses oreilles, de légers anneaux ; sur sa gorge, des chaînes d’or qui pendent : tout lui sied, et nue, elle semble encore plus belle. Il la couche sur des carreaux que teint la pourpre de Sidon ; il l’appelle la compagne de son lit ; il la contemple étendue sur le duvet moelleux : il croit qu’elle y est sensible.
C’était la fête de Vénus. Cypre tout entière célébrait cette fameuse journée. L’or éclate sur les cornes recourbées des génisses au flanc de neige qui, de toutes parts, tombent sous le couteau ; l’encens fume : Pygmalion dépose son offrande sur l’autel, et debout, d’une voix timide : « Grands dieux, si tout vous est possible, donnez-moi une épouse selon mon cœur. » Il n’ose pas nommer la vierge d’ivoire ; mais, dit-il, « qu’elle ressemble à la vierge d’ivoire. » Vénus l’entend ; la blonde Vénus, qui préside elle-même à ses fêtes, comprend les vœux qu’il a formés ; et, présage heureux de sa protection divine, trois fois la flamme s’allume, trois fois un jet rapide s’élance dans les airs.
Il revient, il vole à l’objet de sa flamme imaginaire, il se penche sur le lit, il couvre la statue de baisers. Dieux ! ses lèvres sont tièdes ; il approche de nouveau la bouche. D’une main tremblante il interroge le cœur : l’ivoire ému s’attendrit, il a quitté sa dureté première ; il fléchit sous les doigts, il cède. Telle la cire de l’Hymette s’amollit aux feux du jour, et, façonnée par le pouce de l’ouvrier, prend mille formes, se prête à mille usages divers. Pygmalion s’étonne ; il jouit timidement de son bonheur, il craint de se tromper ; sa main presse et presse encore celle qui réalise ses vœux. Elle existe. La veine s’enfle et repousse le doigt qui la cherche ; alors, seulement alors, l’artiste de Paphos, dans l’effusion de sa reconnaissance, répand tout son cœur aux pieds de Vénus. Enfin ce n’est plus sur une froide bouche que sa bouche s’imprime. La vierge sent les baisers qu’il lui donne ; elle les sent, car elle a rougi ; ses yeux timides s’ouvrent à la lumière, et d’abord elle voit le ciel et son amant.
Cet hymen est l’ouvrage de la déesse ; elle y préside. Quand neuf fois la lune eut rapproché ses croissants et rempli son disque lumineux, Paphos vint à la lumière, et l’île hérita de son nom. Tu naquis du même sang, ô malheureux Cinyre, toi que l’on eût compté entre les plus fortunés mortels, si tu n’avais pas été père.
| 🇬🇧 [en] | 🇫🇷 [fr] | 🇳🇱 [nl] |
|---|