Je laisse de côté mon dossier changement climatique épisode 2 et les expressions françaises.
Ecrire ce papier me brûle les doigts depuis que j’ai appris que l’apiculteur chez lequel je me fournis a perdu un tiers de son rucher depuis le début de la saison. (45 ruches sur 150).
J’entends régulièrement des nouvelles concernant des prises de décisions sur des interdictions d’insecticides par l’UE. Du coup, j’ai voulu en savoir un peu plus sur la chute du cheptel d’abeilles que l’on estime selon les régions à 60 à 80%.
(source: Pixabay, auteur :PublixDomainePictures)
Plusieurs facteurs semblent être mis en évidence dans les problèmes actuellement rencontrés par les apiculteurs : certaines pratiques agricoles contestables, des maladies, des parasites et des prédateurs.
Les pratiques agricoles néfastes :
L’utilisation de neurotoxiques néonicotinoïdes
La mise au point et la généralisation de l’utilisation d’insecticides neurotoxiques du type néonicotinoïde affecte depuis une vingtaine d’années les populations apicoles.
(Source: wikimedia, auteur : NEUROtiker, formule chimique de l'imidacloprid)
Cette famille de molécules attaque le système nerveux central des insectes évidemment sans distinction d’espèces : les ravageurs mais aussi tous les pollinisateurs sont affectés.
Le mode d’action de ces produits ne laisse aucune chance à l’animal, ce sont les récepteurs nicotiniques qui sont attaqués dans le cerveau des insectes entraînant paralysie et mort cela lors d’un épandage direct sur les cultures ciblées.
(Source: wikimedia, auteur : GFDL, épandage de produits phyto-sanitaires)
Tout aussi grave, cette classe d’insecticides peut être utilisée par enrobage des semences colonisant toutes les parties de la future plante y compris le nectar et le pollen.
Les faibles quantités absorbées par les abeilles dérèglent leur système nerveux si bien qu’elles ne sont plus capables de s’orienter et de retrouver leur ruche. Leur système immunitaire est lui aussi touché rendant l’abeille sensible à la moindre affection.
(Semences enrobées, source : wikimedia, auteur : inconnu)
A plus long terme, on constate déjà que les sols agricoles sont pollués et que les nappes phréatiques ne sont pas épargnées non plus.
Au-delà des insectes, ce sont tous les petits animaux qui subissent les conséquences néfastes de cette classe chimique à travers : d’une part la contamination de la chaîne alimentaire, d’autres part la dégradation générale de leur écosystème.
Certains produits ont été interdits pendant que, dans le même temps, d’autres molécules aux conséquences similaires ont été récemment autorisés. Dès lors, il est difficile de comprendre la stratégie globale des autorités gérant la question.
Le 27 avril 2018, la commission européenne a définitivement interdit ces trois molécules : clothianidine, imidaclopride (le tristement célèbre Gaucho), thiaméthoxame malgré le lobbying des grands groupes de la chimie.
Pourtant, le 17 octobre 2017, l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a autorisé 2 molécules néonicotinoïde : le Closer et le Transform.
Cherchez une logique dans tout ça ! L’équilibre entre les lobbies agricoles, de l’industrie chimique et des associations de la protection de la nature est impossible à trouver.
A voir absolument, il dure 25 minutes mais vous comprendrez tout : Xenius sur les néonicotinoïdes :
Les monocultures
On constate dans nos campagnes l’hyperspécialisation des agriculteurs sur certaines cultures : colza, blé, maïs entre autres ; cette pratique entraîne une baisse de la diversité biologique offerte aux abeilles.
D’une manière plus globale, les temps de floraison de ces cultures sont relativement courts provoquant une diminution des ressources alimentaires dont dépendent les pollinisateurs et au final des famines.
(Champ de Colza à Magny les Hameaux, France, source : wikimedia, auteur : Lionel Allorge)
Les ruches des villes sont en meilleure santé que les ruches des campagnes : le fleurissement des balcons, des parterres et des jardins publics offre une biodiversité supérieure à celle de la campagne et surtout des floraisons sur un éventail de temps plus large.
Etonnant, non ?
(parterre de fleurs en ville, Azay le Rideau, source : wikimedia, auteur : Als33120)
Je trouve un peu triste de voir certains apiculteurs nourrir les abeilles avec de l’eau et du sirop alors qu’elles sont supposées être en mesure, dans la nature, de trouver leur nourriture seule !
Il suffirait de ne plus faucher les fleurs naturelles situées en bordure des champs pour résoudre en partie le problème.
(Abeille butinant, source : wikimedia, auteur : J-Luc)
Des mauvaises pratiques prises par certains apiculteurs
Voulant contrebalancer la baisse de production mellifère, certains professionnels déplacent leur ruche à la demande d’agriculteurs- clients qui souhaitent polliniser leur production : parfois trop fréquemment. Changeant d’environnement trop souvent, les ruches sont perturbées ; les abeilles en stress sont affaiblies et moins productives.
(Apiculture dans les Alpes de Haute Provence, source : wikimedia, auteur : Alpes de Haute provence)
Une autre pratique est aussi discutable : traditionnellement, un bon apiculteur ne récolte que les cadres des hausses placées sur la partie supérieure de la ruche (voir la photo), mais on assiste parfois à récoltes incluant le miel des cadres de la partie basse.
Les réserves indispensables à la survie de la colonie l’hiver étant récoltées, les abeilles sont affamées en fin d’hiver entraînant une surmortalité mettant en péril la survie de colonie au printemps suivant.
Les ennemis de la ruche
Le varroa
Vous le connaissez ? Il s’agit d’un acarien parasite de l’abeille qui nous vient d’Asie. Il est arrivé chez nous par le commerce de colonies d’abeilles. Il s’attaque aussi bien couvain qu’aux adultes.
La contamination d’une ruche par cet insecte s’appelle la varroase et c’est une catastrophe qui peut conduire à la destruction de la colonie.
(varroa sur une abeille, source : Pixabay, auteur : 12019)
Dans le couvain, le varroa femelle pond dans les cellules en particulier celle des mâles (les faux-bourdons) mais aussi dans celles des ouvrières. La larve se nourrit exclusivement de l’hémolymphe des larves d’abeilles (liquide équivalent au sang) enfermées dans les cellules de développement entraînant des malformations et des maladies.
(varroa, source : Pixabay, auteur: OlivierLevoux)
Les varroas adultes, quant à eux, s’accrochent aux abeilles et de la même manière aspirent leur hémolymphe entraînant la mort de l’individu infecté.
Le cycle de développement du varroa est calqué sur celui de l’abeille si bien que les abeilles sont touchées à tous les stades de développement décimant nos ruches.
(Varroa s'attaquant à des larves, source : wikimedia, auteur : Waugsberg)
Ce petit insecte provoque des ravages dans les ruchers européens car nos populations d’abeilles ne sont pas capables de se défendre contre ce parasite au contraire de l’abeille asiatique.
Des traitements existent mais bien sûr à base d’insecticides qui ne sont pas sans conséquences…
La loque américaine
Voilà un drôle de nom !
C’est une terrible maladie du couvain des abeilles, on la doit à une bactérie nommée Paenibacillus larvae. Cette bactérie se reproduit en disséminant ses spores dans la nature.
Les ouvrières, par mégarde, alimentent les larves avec de la nourriture contaminée par les spores.
(Ruche touchée par la loque, source : wikimedia, auteur : Pollinator)
Ces derniers se développent, ensuite, dans le système digestif de la larve puis dans tout l’organisme entraînant sa mort. Les nymphes mortes se transforment en masse gluante et odorante qui sont les signes caractéristiques d’une infection de la ruche par la loque américaine.
Malheureusement, ce liquide collant est extrêmement difficile à évacuer hors de la ruche par les ouvrières chargées de cette fonction, les spores contaminent ainsi le reste du couvain.
En quelques mois, une colonie peut être décimée faute d’abeilles remplaçant les décès naturels.
La fausse teigne
(La fausse teigne, source : wikimedia, auteur: dhobern)
Ce papillon n’est pas à proprement parler un véritable prédateur des abeilles par contre sa larve, comme lui, se nourrit de cire et parfois du contenu des alvéoles provoquant d’immenses dégâts à l’intérieur de la ruche en creusant des galeries dans les rayons de cire.
(Larve de fausse teigne, source : wikimedia, auteur : Err404)
En principe, les abeilles sont tout à fait capables de lutter contre cet intrus, d’expulser ses œufs et les larves à condition d’être nombreuses.
La présence de la fausse teigne est un signe de l’état de faiblesse des ruches qui n’ont plus assez d’individus pour assurer la sécurité de la colonie.
Sachant qu’un papillon peut pondre une centaine d’œufs, je vous laisse imaginer les dégâts causés par les larves affamées lorsqu'elles s’attaquent à la cire.
De plus, les fils de soie tissés par les papillons freinent le déplacement à l’intérieur de la ruche et nuisent à sa ventilation.
Le frelon asiatique :
(Frelon asiatique chassant une guêpe, source : wikimedia, auteur : Tsaag Valren)
Super prédateur venu d’Asie, il est la star des insectes depuis quelques années.
C’est un insecte omnivore mais il raffole des abeilles et possède une stratégie bien à lui pour les capturer.
Il attend patiemment son heure, se plaçant en vol stationnaire et fond sur quelques malheureuses les attrapant en vol, coupant dans la foulée l’abdomen pour donner la tête et le thorax aux larves de son nid. Affolées et apeurées, les abeilles n’osent plus sortir de la ruche conduisant à un appauvrissement des réserves alimentaires : pollen et miel.
Dans les ruches affaiblies par les facteurs cités plus haut, il fait des ravages mais il n’est pas la cause de la disparition de colonies entières même si quelques cas de destructions de ruches sont constatés suite à des chasses massives et des attaques de couvains par des frelons.
La réaction de la colonie face au frelon asiatique à l’instar de la fausse teigne est plutôt un indicateur de l’état de santé général, les colonies les plus fortes ne sont pas trop dérangées par ce prédateur.
Dernier point qui pose question : la contamination génétique
(Abeille mellifère noire, source : wikimedia, auteur : Emmanuel Boutet)
Les apiculteurs que j’ai rencontrés se plaignent de l’appauvrissement génétique de nos abeilles.
L’abeille mellifère française traditionnelle est l’abeille noire, elle est parfaitement adaptée à notre milieu.
L’achat de colonies d’importations en particulier d’Asie du Sud-Est conduit à des combinaisons génétiques lorsque les faux-bourdons sortent féconder les femelles des colonies qu’ils rencontrent.
Le brassage génétique entre nos abeilles et celles importées ne semblerait pas favorable à l’espèce.
Ainsi, les reines issues de ces croisements verraient une chute des pontes très importantes dès la 3ème année de vie alors que les reines des abeilles noires sont capables de maintenir un cycle de ponte important jusqu’à 5 voire 7 ans.
Conclusion :
Dès lors que l’on creuse ce sujet, on se rend compte rapidement que le problème d’effondrement de population ne touche pas que les abeilles mais l’ensemble du monde des insectes et petits animaux.
L’abeille est un indicateur global de cet état car connue et appréciée du public.
Les causes environnementales sont évidentes et maintenant démontrées. (Par exemple, Ouessant n’est pas touchée par ce problème : peu d’agriculture, pas de varroa et demeure l’un des derniers territoires français encore épargné).
L’activité humaine et des mauvais choix ont conduit à cette dérive.
La solution n’est pas simple à trouver car elle ne peut être consensuelle et se heurte à des lobbies puissants (l’industrie chimique en autre). Il faudra un courage politique fort et une pression des associations de défense de la nature et du grand public pour réussir à faire bouger les lignes.
La prise de conscience est là mais quid de la prise de décision ?
Sources :
Effondrement des abeilles :
http://www.abeillesentinelle.net/les-abeilles/les-abeilles-en-danger
https://lejournal.cnrs.fr/articles/pourquoi-les-abeilles-disparaissent
https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/10/19/les-abeilles-sont-menacees-d-extinction-en-europe_5203274_3232.html
https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/pesticides/disparition-des-abeilles-les-apiculteurs-denoncent-l-autorisation-en-catimini-d-un-nouveau-neonicotinoide-en-france_2427407.html
http://www.abeille-et-nature.com/index.php?cat=apiculture&page=mortalite_des_abeilles_2018
https://www.ladepeche.fr/article/2016/11/01/2449845-toulouse-abeilles-prosperent-plus-centre-ville-campagne.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_d%27effondrement_des_colonies_d%27abeilles
Néonicotinoïde :
https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9onicotino%C3%AFde
https://lejournal.cnrs.fr/articles/certains-insecticides-nuisent-aux-abeilles
https://www.lemonde.fr/pollution/article/2018/04/26/l-europe-se-prononce-sur-l-interdiction-des-neonicotinoides_5291075_1652666.html
http://www.liberation.fr/planete/2017/10/19/deux-nouveaux-pesticides-tueurs-d-abeilles-autorises-en-catimini_1604382
Varroa destructor :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Varroa_destructor
loque américaine :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Paenibacillus_larvae
https://www.icko-apiculture.com/blog/2016/06/28/la-loque-americaine/
La fausse teigne :
https://www.icko-apiculture.com/blog/2018/03/13/fausse-teigne-ruche/
http://gdsa34.e-monsite.com/pages/sante-de-l-abeille/la-fausse-teigne.html
http://miel-et-abeilles-en-touraine.over-blog.com/article-22-fausses-teignes-mais-vrais-ou-faux-problemes-59148466.html
le frelon asiatique :
https://jardinage.lemonde.fr/dossier-1135-frelon-asiatique-destructeur-abeilles-pollinisateurs.html
https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/alpes-maritimes/le-frelon-asiatique-terrorise-les-abeilles-537932.html
http://www.myrmecofourmis.fr/frelon-asiatique-et-abeilles
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