Le gazon est toujours plus vert chez le voisin, disent les humains. Chez les brins d’herbe, on dit : le voisin est toujours plus vert. Différence de perspective. J’imagine.
Il y a une pression sociale chez les brins d’herbe : atteindre la « verditude ». Dans le langage des homo sapiens, ça voudrait dire : atteindre le succès. Tous les moyens sont bons pour y parvenir; engrais, soleil, caca de vache, détournement de rivière, Round-Up. La faim justifie les moyens comme on dit. Après tout, être vert terrain de golf est un enjeu aussi crucial que la faim.
Parfois, les moyens utilisés chez les brins d’herbe pour rester verts sont dommageables à long terme pour eux-mêmes. Par exemple, en cas de sécheresse, un arrosage intempestif en plein après-midi permet à la pelouse de reprendre de la vigueur. Ça semble logique. Le gazon est vert, mais à quel prix? Au gros soleil, les gouttelettes d’eau agissent comme des loupes qui réchauffent les petites plantes qui doivent lutter pour ne pas bruler de l’extérieur. Dans ce contexte, la verditude devient un facteur de vulnérabilité.
Qu’à cela ne tienne, il ne faut surtout pas jaunir.
Il faut être plus vert que le voisin
Aller, reste vert mon cher gazon.
Performe pour une société qui te marche dessus.
On a besoin de toi.
Tu es indispensable.
Jusqu’à ce que l’on t’échange pour du béton.
Chaque brin de pelouse s’assure donc de prendre tous les moyens possibles et impossibles pour être plus vert que le voisin. Jusqu’à ce que s’évapore la dernière goutte d’eau. Le vase est vide. Plus de verditude possible. Les demandes de performance ininterrompue ont vidé les ressources intérieures. Le gazon jaunit, sèche et tombe sur le sol. L’épuisement.
Laisser les brins d’herbe récolter la pluie, la tête dans les nuages. Laissez-les se gorger d’eau à leur rythme pour qu’il puisse cultiver le jardin des possibles.