Armée de mon Reflex, pas vraiment discret, je me suis jetée à l'eau. Durant ce travail, une poussée d'adrénaline m'a submergée, car je sentais qu'une relation de voyeur s'instaurait d'une certaine façon entre moi, la photographe, et le passant, le photographié. En effet, j'ai choisi de travailler avec une focale fixe de 50mm, ce qui m'obligeait à me rapprocher de mon sujet, pour rester au cœur de l'environnement que je souhaitais immortaliser.
Le choix de traiter mes photos en noir et blanc s'est imposé pour une meilleure lecture de la série, car les couleurs étaient trop différentes sur chacune d'elles pour pouvoir créer une unité. Par ailleurs, mon regard sur la photo de rue s'est façonné en majorité en noir et blanc, après avoir découvert et apprécié les références dans ce domaine comme Cartier-Bresson, Doisneau, Vivian Maier ou encore Elliott Erwitt, pour n'en citer que quelques uns.
Pour ma part, « la bonne distance » en milieu urbain, c'est parvenir à capter une scène de vie grâce à un regard de l'autre dans un processus photographique sans que ce dernier soit impliqué consciemment et sans que cela provoque un réel changement dans son activité de l'instant en ne croisant le regard des gens qu'au travers de l'objectif.
En ce qui concerne le protocole de ma série, j'ai pris mes clichés au format paysage, ce qui m'a permit de ne pas isoler ni mettre en avant un élément, mais au contraire d'inclure l'ensemble de l'environnement où se trouvaient les passants, même si au final, on peut dire qu'il s'agit de portrait.
J'ai ensuite placée mon amie sur un côté de l'image pour chaque scène que je souhaitais photographier afin qu'elle apparaissent en premier plan, de façon floue, comme si elle n'avait pas été invité à se trouver sur l'image. C'est une chose que l'on peut d'ailleurs penser si l'on ne voit qu'une image séparée de la série. Se dire que la photo est ratée car quelqu'un est passé devant au moment de la prise de vue.
C'est en ça que fonctionne ma série. Lorsqu'on voit cette dernière dans son ensemble, on comprend qu'il y a une part de préméditation et de mise en scène dans mes photos, que tout n'est pas si naturel et spontané. Néanmoins, malgré la récurrence de ce personnage flou, on se rend vite compte que ce qui m'importait dans mes prises de vue étaient les personnes à l'arrière plan, qui au moment du déclenchement semblaient intrigués, vulnérables et paraissaient prendre soudain conscience d'eux même au sein de cet environnement grouillant d'autres semblables, face à l’œil de l'objectif.
Par ce stratagème, j'ai capturé dans chacun de leur regard un instant d'interrogation, de doute, de surprise, voir d'énervement. Chacun peut interprété ces regards à leur manière, mais c'est en cela que ce trouve le naturel dans mes photos, et ma distance vis à vis d'eux a fait qu'aucune de leur action n'a vraiment été altérée par l'appareil photo, car leur coup d’œil n'a vraiment duré qu'une seconde.
La dernière photo de la série est assez paradoxale par rapport aux autres mais montre une intensité d'action inébranlable chez les sujets photographiés. On retrouve un jeu de regards, mais qu'ils ne partagent qu'entre eux et qui pourtant nous atteint en tant que spectateur de la scène, du moins moi, pour ma part, c'est ce que j'ai ressenti. Cette scène de vie se comprend par l'échange de leur contemplation mutuelle et de l'indifférence qu'ils portent à ce qui se trouve autour d'eux.
Ma série consistait à saisir un instant évocateur, à révéler une vérité, à interpréter un visage sur un moment précis. Aucune photo ne saurait restituer entièrement la complexité d'une personne, mais cette représentation peut en montrer un aspect à un moment donné. Bien souvent, tout est dans les yeux. Quand le sujet établi un contact visuel avec l'objectif, son intensité est aussi forte avec celui qui regarde la photo qu'elle l'était avec le photographe.
La bonne distance fut donc de créer un aspect scénaristique où l'artificiel ne se trouve pas forcément là où on le croit, dispositif qui a permis de conserver le naturel de l'arrière plan tout en incluant une mise en scène au premier plan. Mélange de deux facettes de la photographie, entre un instantané et une pose étudiée, juste une mise au point, entre le flou et la réalité.
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