Je travaillais à La Marsa, près de Tunis quand Sabbah me fît découvrir les îles Kerkennah. J'en tombais immédiatement amoureux. Un amour qui ne s'est jamais démenti. Sa maison de pêcheurs, au bord de l'eau, était un paradis. L'île restait en dehors des parcours touristiques et gardait beaucoup de ses belles traditions. Passionné de sports nautiques, l'endroit était fantastique pour la planche à voile. Un an plus tôt un ami m'avait vendu un kayak, pratiquant à La Marsa l'idée m'est forcément venue de rejoindre les Kerkennah à la rame. Dans ma tête, le rendez-vous était pris pour les vacances de pâques suivantes, un an plus tard.
Le Cap Bon
Nous nous préparions depuis 6 mois quand la date de départ nous surpris. La météo rendait la tâche impossible, 30 à 40 nœuds de vent de nord-est nous interdisaient le départ. Moral en berne, nous décidons de partir le lendemain en voiture. Tôt le matin, Marc me réveille, les conditions lui semblent moins mauvaises. J'ai confiance dans son jugement, Marc n'est pas une tête brûlée et j'ai compris instinctivement qu'il avait le sens de la mer.
Aussitôt dit aussi tôt fait, nos kayaks chargés nous ramons déjà pour traverser le Golfe de Tunis. Dans l'euphorie du départ, la silhouette blanche de Sidi Bou Saïd s’éloigne doucement, comme un souvenir. Rapidement le vent tourne et se renforce, les vagues nous compliquent la tâche, j'aperçois Marc une fois sur deux lorsqu'il n'est pas caché par une vague. Les kayaks se comportent parfaitement, malgré le chargement. Nous nous surveillons mutuellement. Comme si ce stress ne suffisait pas, Marc a remarqué un cargo avec lequel nous étions en route de collision. Pas grand chose à faire sinon essayer d'accélérer et espérer.
Le problème nous passera finalement sur l'arrière laissant la place à la prochaine difficulté. Nous avons compris, chacun sur notre kayak, que ce bruit grandissant est celui des vagues qui cassent sur la côte. L'abordage sera dur. On vise une plage, c'est toujours mieux que des rochers. Au dernier moment on repère un passage possible, un ultime surf et nous retrouvons la sécurité de la terre ferme, fatigués mais heureux.
Nous installons notre campement sur un site Romain, dans les broussailles du Cap Bon. Reposés, nous cherchons des raisons de ne pas abandonner le lendemain au réveil. La météo rend la mer dangereuse. Mais la jeunesse ne capitule pas facilement, le port de Sidi Daoud nous tend la main. Une navigation difficile nous y conduira.
Les pêcheurs nous accueillent les bars ouverts sans pouvoir cacher une certaine admiration. Eux, les professionnels de la mer et leurs bateaux adaptés, ne sortaient pas depuis trois jours à cause du mauvais temps. Le capitaine du port nous propose une douche chaude, un de ces plaisirs simples que rien au monde ne peut acheter. La garde nationale qui, grands animateurs de notre périple, nous contrôle pour la seconde fois qualifie nos embarcations de "planches à rames" ce qui nous fait sourire.
Nous avons dormi sur le quai des pêcheurs, l'accueil était chaleureux et les conversations intéressantes entre photos d'énormes requins blancs et tempêtes sur le Cap Bon. Ils nous convaincront de ne pas passer le cap avec nos planches à rames et nous avons écouté ces sages conseils. Le capitaine nous trouva une camionnette qui pour quelques dinars nous fît rejoindre la côte est. Nous avons sillonné les magnifiques routes sinueuses du cap puis le chauffeur nous déposa sur une plage.
Encore un moment fort, pas besoin de parler, nous avions eu la même bouffée de bonheur en regardant une mer au bleu profond, lisse comme un miroir. Un paquet de biscuit plus tard, nous glissions sur l'eau en direction du sud avec une facilité que nous avions oubliée. Fini le kayak de survie, place au plaisir. Bien plus tard nous fîmes escale pour la nuit sur une plage qui n'était autre que le site Romain de Kerkouane.
Cap au sud
C'était trop beau, le lendemain le vent tourne au sud et se renforce, les vagues montent rapidement. La journée se solde par une trentaine de km en plus de 10 heures de rame sans interruption. Épuisant. Le soir, il faut bien se résoudre à revenir au bord et pour cela passer les déferlantes. Je m'engage et ça ne se passe pas trop mal, malheureusement la curiosité me perd, un petit coup d'œil à Marc que je vois se retourner, je me met à rire mais quand je ramène le regard sur l'avant de mon kayak … il est sous l'eau, je ne tarde pas à suivre. L'eau est froide, on est fatigué, les kayaks sont lourds dans le ressac. Nous sommes mort de fatigue, nous cachons un peu dans la broussaille pour s'abriter, essayons de grignoter un peu et au lit.
La garde nationale continue de nous marquer au maillot. Nous décidons cette fois de nous amuser un peu à leur dépend. En arrêtant de ramer pour éviter le reflet des pagaies et en s'allongeant dans le kayak on devient presque invisibles aux vedettes des gardes. A notre décharge, pagailler 10h par jour est un peu monotone, c'est dans ces moments que viennent des idées de jeux idiots.
Une nuit, dans un endroit que nous avions surnommé "La décharge", alors que les moustiques anéantissaient notre besoin de sommeil, nous avons failli reprendre la mer à minuit. L'absence de lune nous fît finalement préférer les moustiques.
A la recherche de calories
Hammamet est un port qui reçoit d'immenses bateaux comme celui d'un des fils de Kadhafi à cette époque. Les quais sont si hauts que nous ne pouvions aborder. Le capitaine Ahmed nous invite à passer la nuit chez lui. Un vrai lit nous change des quais des ports durs, froids et humides. Sa femme nous prépare un plat de pâtes dont nous nous souvenons encore aujourd'hui et que nous avons honoré á sa juste valeur en nous reservant trois fois chacun. Dans la monotonie du lendemain nous nous sommes mutuellement confessé que nous y serions bien revenu une 4éme, si nous n'avions pas eu peur de manquer aux règles de la politesse.
D'aussi loin que je me souvienne, nous étions toujours affamés, l'effort, le froid et le fait que nous étions limités dans le poids des aliments transportés. Cela donnait lieu à quelques expéditions à la recherche de Vache qui rît, entre autres, que nous ingurgitions lá oú l'on se trouvait. Une anecdote m'est restée.
Un soir nous rentrons dans un minuscule port, après l'éternel contrôle, la garde nationale, prise de pitié pour les deux Sdf des mers, nous autorise à camper. Nous partons immédiatement au village à la recherche d'un repas. Et nous le trouvons ! Le bar du coin nous propose un couscous de lapin, un luxe, on en salive d'avance. Le chef vient 5 mn plus tard nous présenter le lapin, un lapin blanc vivant bien dodu. Je me régale d'avance quand du haut de son mètre quatre vingt dix mon aventurier d'ami est pris de tendresse pour la bête. Il refusera que l'on tue le lapin ! Je ne lui en veux pas car nous mangions malgré tout un excellentissime couscous aux poulpes, pour lesquels Marc ne semble avoir aucune affection autre que gastronomique.
Cap sur Kerkennah
Cette succession de belles journées nous a mis en confiance, nous sommes efficaces et endurants. Marc propose de ne pas aller jusqu'à Sfax et de couper au plus court. En termes de mer je pars du principe qu'il a raison, nous voilà donc prêt pour une traversée d'une petite quarantaine de km vers le large. Environ 7h d'efforts.
L'aventure commence à l'aurore, la mer est lisse, les conditions parfaites. Marc a repéré de très loin les arbres de Kerkennah, alors que je rêvais de je ne sais quelle prochaine aventure. Les îles apparaissaient à peine à l’horizon, fantomatiques. Il m'a fallu longtemps pour les deviner, ce jour-là j'ai appris à regarder en mer. L'étape fût longue et fatiguante mais ne nous enleva pas le plaisir d'un sprint d'arrivée entre les felouques.
Epilogue
Le lendemain nous progressions en planche à voile dans des conditions exceptionnelles quand Marc se dévoua pour aller préparer les pâtes. Je profitais de quelques bords supplémentaires avant de rentrer lorsque je vis arriver sur la plage le 4*4 de la garde nationale. Fatigué de ces gens là, je fîs immédiatement demi tour et partis très loin au large. Quand je rentrais Marc avait reçu leur visite, ils nous croyaient perdus, avaient alerté toutes les autorités y compris nos supérieurs hiérarchiques et la propriétaire de la maison. Efficace la police Tunisienne ! Ils étaient sur le point d'envoyer un hélicoptère car ils avaient perdu notre trace grâce à nos jeux idiots. Marc a dû affronter la garde et moi la colère de Sabbah au téléphone et celle du proviseur le jour de la rentrée.
Sabbah, si tu lis un jour ces lignes, nous avons passé dans ta maison des moments inoubliables, cette fois là, avant et beaucoup plus tard quand nous sommes venus avec nos voiliers respectifs. Pardon pour cette frayeur, un jour tu me traduiras ce que tu m'as dit au téléphone parce que dans l'émotion tu parlais l'Arabe, que je ne comprends pas. Mais ça ne presse pas !
Marc, compagnon de cette aventure, le fût de beaucoup d'autres depuis maintenant plus de 20 ans. En attendant les prochaines pour lesquelles je m'inscris d'avance.
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