Suite à la parution il y a quelques jours de mon article sur le 100 Nouveaux Francs Bonaparte, je souhaitais rebondir sur un fait divers en rapport avec l'émission de ce billet dans les années 1960.
Il s'agit de l'affaire Bojarski.
Celle-ci doit son nom à un faussaire de génie, que l'on qualifia de "Cézanne de la fausse monnaie" : Ceslaw Bojarski. D'origine polonaise, celui-ci, qui avait suivi des études d'ingénieur, dut fuir son pays lors de la seconde guerre mondiale, et s'installa en France, où il fonda sa famille. Travailleur, voisin calme et discret, père de deux enfants, rien ne laissait supposer les activités auxquelles il se livrait.
Il débute par la falsification de billets 1000 Francs bleu, et 5000 Francs Terre et Mer. Mais il excella aux débuts des années 1960 en réalisant des copies du 100 NF Bonaparte avec une telle fidélité, que même des caissiers entrainés à repérer la fausse monnaie ne parvenaient pas à faire la différence.
Là où cela devient "intéressant", c'est que Ceslaw Bojarski réalise ses faux en toute discrétion, dans sa cave, à l'insu de ses proches, avec du matériel de récupération. Il fabriqua lui même son encre, lui-même son papier monnaie. De même, il fabriqua lui-même la presse qui lui servit à imprimer ses faux billets. D'une très grande prudence, et pour éviter d'éveiller les soupçons, il sillonnait la France en train, pour acheter à Reims des stylos ou des cigarettes dans quelques débits de tabac, à Nancy des journaux, ou à Paris une bouteille d'eau par-ci ou par-là. Et de récupérer ainsi de la vraie monnaie, rendue contre ses faux billets Bonaparte. La Banque de France reste impuissante face à ces faux, et la police s'oriente vers le milieu du grand banditisme, persuadée qu'une organisation criminelle bien organisée est derrière ce faux-monnayage.
Cependant, pour Ceslaw Bojarski, cette activité est très chronophage, et bientôt, il ne peut plus et s'occuper de son vrai travail, et de sa famille, et imprimer ses billets, et parcourir la France pour les écouler au compte-goutte. Il décide de mettre dans la combine un proche ami, et son beau-frère, en leur revendant pour environ 60F pièce ses billets de 100 Francs. En leur donnant pour consigne absolue, bien sur, de continuer à les écouler de manière sporadique et raisonnable, pour ne pas attirer l'attention. Grave erreur. Le beau-frère se rend à la Poste, et décide d'acheter, avec une liasse de ces billets, des bons du trésor. L'employée en charge de la transaction n'y voit que du feu, mais quelques jours après, les faux sont découverts. On interroge alors cette dernière : elle se souvient de l'homme qui était venu, peut donner son signalement. Une surveillance se met en place. L'enquête n'a pas le temps de s'emballer que notre homme, qui n'avait décidément pas inventé l'eau chaude, revient une nouvelle fois au même bureau de Poste, retombe sur la même employée, et demande à nouveau des bons du Trésor, contre bien sur des faux billets. L'employée peut donner l'alerte, la police procède à l'arrestation, et Ceslaw Bojarski est rapidement dénoncé. La perquisition à son domicile permettra finalement de mettre au jour l'atelier clandestin.
Ceslaw Bojarski, au cours d'une reconstitution, dans son atelier, dans le cadre de l'enquête judiciaire.
Source
Le faussaire est condamné à vingt ans de prison. Témoignage de son talent, il ne purgera que treize années avant d’intégrer la Banque de France en tant qu’expert, en échange d'une remise de peine. Autre forme de reconnaissance et fait unique, la Banque de France accepta de rembourser aux porteurs de bonne foi les contrefaçons, étant jugées quasi-indécelables.
Comble de la situation, ces billets contrefaits sont considérés aujourd'hui comme de véritables petits chef d’œuvres, activement recherchés par les collectionneurs.
En 2008, l’un d’entre eux a été adjugé à plus de 5500 €, soit 36 077 francs.
Pour Jean-Paul Pinon, expert en philatélie et numismatique :
Bojarski était carrément génial! J’ai eu son papier filigrané entre les mains. On ne le distinguait pas du vrai. Il avait même su reproduire le son craquant du billet. Il le fabriquait dans le mixeur de sa cuisine avec du papier cigarette et du papier-calque.
Enfin, comment différencier un Bojarski d'un vrai billet de 100 Francs Bonaparte? Cela vous sera de peu d'utilité au quotidien, mais peut servir pour frimer en soirée ;)
Les billets contrefait présentent six défauts :
- il manque une branche à la première étoile en haut à gauche
- le filigrane est plus large et légèrement flou
- les fleurs et fruits sont hachurés moins finement
- la mèche de Bonaparte est plus fournie
- la feuille verte est mal fermée
- le chiffre 100 NF est plus près de la marge de 0,4 mm.
Le plus simple restant de vérifier le numéro de série, grâce à cet outil en ligne : http://www.fayette-edition.com/bojarski/bojarski.php
Et je me dois de vous rappeler, pour conclure, que la contrefaçon monétaire est punie par le code pénal de trente ans de réclusion criminelle, et de 450 000€ d'amende. Et que l'utilisation, en toute connaissance de cause, d'une monnaie contrefaite, est punie de 10 ans d'emprisonnement et de 150 000€ d'amende.
Merci pour votre lecture :)
Sources :
- http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2005/07/11/le-tres-discret-m-bojarski-par-michel-braudeau_671504_3208.html
- http://www.leparisien.fr/espace-premium/seine-et-marne-77/c-etait-le-cezanne-de-la-fausse-monnaie-23-01-2013-2503427.php
- http://www.fayette-edition.com/article_8.php
- https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idSectionTA=LEGISCTA000006149855&cidTexte=LEGITEXT000006070719&dateTexte=20090513