SESSION 5
Cameron
En amour ? avait demandé Claude. Quelques mois plus tard, Cameron ne se doutait pas que sa vie allait basculer.
12 février 2003 – Je n’ai jamais su ce qui m’avait convaincu ce soir-là d’accompagner Marie à une lecture de textes érotiques
Elle étudiait l’espagnol à l’Université de Montréal et des amis lui avaient parlé de cette soirée organisée par le Département de littérature. Je n’aimais pas l’université et surtout les universitaires – pour qui se prennent-ils avec tous leurs beaux discours pompeux ? Et moi pour qui je me prenais pour être aussi cliché ? –, mais je voyais bien qu’elle voulait ne pas être seule en ces temps de St-Valentin – moi non plus d’ailleurs.
La soirée se tenait dans le local de l’association étudiante, ironiquement nommé le Soulier de satin, une pièce de Claudel qui n’avait sans doute rien à voir avec les jeunes « lettreux » d’aujourd’hui. L’endroit était bondé, il devait y avoir une cinquantaine de personnes. Quelques bouteilles de vin avaient été débouchées. Marie me ramena une coupe de blanc, et nous pûmes nous installer pour la première lecture. Le professeur François de Ginfat débuta la soirée avec un pastiche médiéval dans la tradition du Roman de l’estoire du Graal. Il poussa sa présentation jusqu’à imiter la prononciation de l’ancien français, ce qui ne manqua pas de faire rire la salle.
Un homme se tenait, en retrait, près d’une table improvisée en bar, au fond de la petite salle. Peu intéressé par les lectures, je me joignis à lui.
– Vous buvez ?
– Wacholderschnaps, me répondit-il.
Je parlais peu l’allemand, mais je commandai la même chose. Le serveur en me demandant si je voulais du tonic, me permit de comprendre qu’il s’agissait de gin. Je me présentai à l’inconnu.
– Enchanté, me répondit-il, mon nom est Joseph, je viens de Toronto, mais je fais ma maîtrise à McGill.
– Et qu’est-ce qui t’amène ici ce soir ?
– Je prends des cours d’allemand à l’Université de Montréal et mon moniteur étudie en littérature, c’est lui qui m’a invité, dit-il en le pointant, c’est William là-bas.
Il était assis dans le coin de la pièce avec une amie. Je ne connaissais aucun d’entre eux. Il avait de très beaux traits, des cheveux châtains et des yeux noisette.
– Et toi, who or what brings you here ?
– C’est une amie qui – me tournant pour la désigner, je la vis partir avec un grand blond bien bâti – oui… qui ne voulait pas être seule pour la Saint-Valentin.
– Ah, une femme… une déception, buvons à ça, mon ami.
Nous levâmes nos verres et nous passâmes le reste de la soirée à trinquer au bar. Quelques heures plus tard, je voulais rentrer me coucher. Au moment de saisir mon veston, je sentis le puissant bras de Joseph me retenir et me prendre à part. Il me demanda la raison de mon départ, et je lui répondis que je travaillais demain matin, que… Il ne me crut pas. Sans s’expliquer, il pointa William en me poussant vers le sofa où il était installé avec une jeune fille. Je freinai mon ami, non pas pour lui refuser ce qu’il me demandait, mais pour le faire avec moins de précipitation. Je m’introduisis auprès d’eux avec une telle assurance qu’ils se sentirent gênés de ne pas me laisser continuer. Je présentai Joseph à chacun d’entre eux – assumant qu’ils connaissaient tous mon prénom.
Je demandai à William ce qu’il faisait au département. J’avais commencé mon numéro comme un robot, sans réfléchir, sans le voir. Mais quand je levai mon regard vers ses yeux, je compris que je ne devais jamais oublier tout ce qu’il allait me dire. Je ne connaissais rien à Perceval et au Conte d’Artu, mais je me laissais envahir par tout ce qu’il me racontait. Il me parla de l’Autriche, et je lui répondais : « Du sprichst Deutch zu schnell fur mich ». Au final, je ne jouais plus. Je voulais être là, je voulais le connaître. Je me répétai dans ma tête son prénom, et il me sembla que pour la première fois je l’entendais vraiment.
Puis, après avoir détourné la tête un instant, William disparut comme Cendrillon sur le coup de minuit – ne laissant aucune trace. Rien, pas même une pantoufle, je n’avais que son prénom.