Fig 1.
À l’heure où les valeurs de réussite, de self-made-man, d’Homme performant, aimé et accompli demeurent – consciemment ou non – les lignes directrices de nos vies, des maux se cachent, tapis l’ombre de notre représentation sociale.
Notre société est basée sur une schizophrénie, l’ambiguïté de la relation au travail qui selon Pierpaolo Donati1 « l’exalte quand elle voit en lui la capacité de l'homme à se réaliser soi-même, la capacité de satisfaire ses besoins de survie, de se débarrasser de certaines conditions naturelles, en bref de construire – en tant qu’homo faber - sa vie et la société elle-même. Elle le dégrade quand elle le considère comme une activité purement instrumentale, axée sur la pure consommation, et elle se propose donc de l’éliminer par la propagation constante et progressive du soi-disant "temps libre". »
Cette dualité que nous pourrions comparer à la dualité onde/corpuscule, ne serait que le point de départ d’une schizophrénie conceptuelle, d’une hystérésis comportementale.
Au moment où l’individu se trouve au point de ladite hystérésis, des comportements jugés de socialement déviants naissent quand l’Homme cherche à s’accomplir en société.
« Nous vivons dans une société qui requière de l’addiction. La personne qui est la plus conforme à la société n’est ni morte ni vivante, parce que si elle était totalement vivante, elle ne supporterait pas le système. » - Anne Wilson Schaef, When society becomes an addict, 1987.
Etre malade du temps
Une des plus belles phrases qu’il m’ait été donné de lire fût écrite par Albert Jacquard dans son abécédaire de l’ambiguïté :
« vieillir, c’est compter le temps qui nous rapproche de la mort ».
Fig 4.
Il n’est en aucun cas notre nature de laisser le temps passer, d’avoir du temps mort, du temps perdu et là où « le temps se révèle comme argent », nous le remplissons, l’utilisons, nous y investissons force et énergie.
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi vous travailliez ?
Pour certains d'entre nous, un travail est juste un travail : un moyen de payer nos factures, d'acheter à manger, d'assurer la pérennité de notre entourage. D'autres considéreront le travail comme étant un moyen de se construire une carrière, d’avancer dans la société, d’être reconnu, puissant, important.
Enfin, pour certains, travailler est vu comme un moyen de création de valeur, l’apport au monde de quelque chose de nouveau.
C’est à la commissure de ces deux idées que voit le jour un concept que j’ai pu lire pour la première fois dans l’ouvrage The Sleep Revolution d’Arianna Huffington : le workaholism.
Concept élaboré par le ministre et psychologue Wayne Oates en 1971, le workaholist est une personne obsédée par le travail qui devient graduellement émotionnellement paralysée et dépendante du pouvoir et du contrôle dans un élan compulsif pour obtenir l'approbation et la reconnaissance publique du succès. (Barbara Killinger5).
J’aimerai - humblement - nuancer ces propos. Il existe une autre catégorie de personnes : les invisibles. Ces individus travaillant ardemment dans l’ombre des projecteurs et pourtant si essentiels à la société6.
Et si, la motivation du travail n’était autre que la forme la plus intrinsèque possible ? Travailler juste pour le plaisir, la passion, l’amour de la discipline. N’est-il pas exaltant pour un chercheur d’enfin trouver la solution à un problème ? N’est-il pas jouissif pour un entraîneur en sport de haut niveau d’amener ses athlètes jusqu’à l’or Olympique ?
Et si finalement, une face du workaholism n’était autre que l’expression de l’expertise au service d’une passion ? Tel est mon ressenti après la lecture d’Invisibles de David Zweig.
Quel Homme pourvu d’un Amour profond motivant ses actes se soucierait de l’estime, du regard et du jugement des autres ?
Socio-neuro-psychologie, workaholism’s backstages
Savez-vous réellement ce qu’est une addiction ?
Elle est due au système d’apprentissage lié aux récompenses, clés des conditionnements opérants, de l’apprentissage skinnerien, du behaviorisme – qui feront peut-être objets de prochains articles.
Quoi qu’il en soit, une addiction est reliée à un système neuronal, généralement dopaminergique (psychostimulants classiques), GABAergique (comme l’alcool) ou cholinergique (nicotine).
En soit, ce système est bénéfique à l’espèce : il permet l’apprentissage de comportements via des stimuli positifs comme la quête de nourriture ou la reproduction.
Les deux actions provoquent des réactions hédoniques, un bonheur éprouvé qui pourtant peut ne pas être en corrélation avec les faits : la « drogue » n’octroie aucun bénéfice et peut même être néfaste.
Qu’importe la cause de l’addiction, l’acte provoque une augmentation du taux synaptique de dopamine, neurotransmetteur corrélé aux sentiments hédoniques2,4.
Fig 2.
C’est là que les problèmes surviennent. Il existe dans notre corps des mécanismes de plasticité qui permettent l’adaptation à diverses stimulations. C’est le cas des neurones.
Plus les récepteurs de dopamine (au doux nom D1DR) sont stimulés, plus la quantité de récepteurs augmentera avec le temps, menant à des réponses de plus en plus faibles, demandant des doses de plus en plus importantes.
Mémorisation des comportements producteurs de bien-être et plasticités sont les maîtres-mots de l’addiction, de la dépendance et de la tolérance.
Quelle que soit la motivation du travailleur, en gagnant de l’argent, en étant aimé, en aimant ce qu’il fait, il développe petit à petit une addiction.
Quand le travail devient course à la performance
Les raisons menant à la recherche de performance sont nombreuses, mais le phénomène de tolérance rentre en jeu.
Comme le raconte Arianna Huffington dans son livre, Sarvshreshth Gupta, analyste de 22 ans pour Goldman Sachs n'ayant pas dormi depuis deux nuits consécutives a appelé son père depuis son bureau à 2h40 du matin.
Bien que son père ait essayé de le calmer, Sarvshreshth fût retrouvé sans vie sur le trottoir, ayant sauté vers la mort depuis le balcon de son appartement, incapable de supporter la pression liée à son travail.
Fig 3.
Harder, better, faster, stronger comme dirait un célèbre groupe de musique.
Cette recherche de performance s’avère de surcroît amplifiée par la pression sociale et les milieux concurrentiels.
Le sujet que je m’apprête à aborder est tabou pour certains d’entre nous, mais il ne le sera pas ici.
Baladez-vous actuellement dans les écoles d’architecture ou en médecine, qu’y trouverez-vous ? Des réseaux faisant circuler des psychostimulants, plus ou moins illégaux.
Dans la course à la performance, quand le sujet ne se satisfait plus de lui-même, quand il manque de temps pour parfaire à sa tâche, les psychostimulants sont souvent la réponse à de nombreux problèmes.
Cette année, lorsque j’ai vraiment commencé à travailler pour avoir ma licence et passer les sélections en Master, j’ai commencé par un café, puis deux, et trois. Je me suis acheté de la caféine en poudre, puis des cholinergiques et du modafinil, j’ai commencé à me lever à 4h30 pour pouvoir travailler, finir ce fichu papier sur les effets de la potentiation par post-action sur les qualités de force et de vitesse chez un athlète.
Il existe un test dénommé WART (pour Work Addiction Risk Test, B. Robinson, 1999), j’y ai un score de 82 me classant dans la catégorie des travailleurs pathologiques. Le test est disponible ici.
Là où je ne suis pas allé plus loin, d’autres l’ont fait en détournant des médicaments sur prescriptions pour les troubles de la concentration (méthylphénidate/Ritaline), de la narcolepsie (Adderall) ou d’autres maladies comme Alzheimer ou Parkinson.
Ce phénomène est magnifiquement bien expliqué dans l’extraordinaire documentaire Take Your Pills.
« Dans un monde hypercompétitif, des médicaments comme l’Adderall permettent aux étudiants, aux athlètes, aux développeurs et aux autres, de faire plus – plus vite et mieux. Mais à quel prix ? ».
Le fait de rechercher un effet ergogène par prise de medicaments est tellement intriqué dans notre société qu’aux Etats-Unis, certaines écoles imposent dès la primaire la prise de médicaments pour les enfants atteints de troubles de l’attention supposés7.
Pistes de réflexions
Dans ce brouillard schizophrénique, est-il vraiment possible de distinguer les bénéfices et méfaits de ces addictions ? Un workaholique invisible n’est-il pas la pierre angulaire de notre futur ?
Dans un monde où nous sommes dès notre enfance baignés dans le café que prennent nos parents le matin avant de partir au travail et la potion magique d’Astérix et d’Obélix, pouvons-nous sincèrement blâmer les travailleurs stimulés ?
N’y a-t-il pas une autre façon de faire ?
"Nous vivons avec de telles idées sur la nature humaine qui sont si omniprésentes que nous ne réalisons même pas qu'il y a une autre façon de nous regarder nous-mêmes. (....) Chacun d'entre nous aura contribué à créer une nature humaine digne d'être vécue." - Barry Schwartz, Why we work, 2015.
Références
[1]. Pierpaolo Donati. Le sens du travail dans la recherche sociologique actuelle et l'esprit de l'Opus Dei. [http://multimedia.opusdei.org/pdf/fr/le_sens_du_travail.pdf](http://multimedia.opusdei.org/pdf/fr/le_sens_du_travail.pdf)
[2]. Hyman, et al. Neural Mechanisms of Addiction: The Role of Reward-Related Learning and Memory. 2006. DOI : 10.1146/annurev.neuro.29.051605.113009.
[3]. Al Gini. Working Ourselves to Death: Workaholism, Stress, and Fatigue. Business and Society Review 100/101: 45–56. 1998. DOI : 10.1111/0045-3609.00012.
[4]. Berke, et al. Addiction, Dopamine, and the Molecular Mechanisms of Memory. 10.1016/S0896-6273(00)81056-9.
[5]. https://www.psychologytoday.com/us/blog/the-workaholics/201112/understanding-the-dynamics-workaholism
[6]. David Zweig. Invisibles.
[7]. David Nutt. Drugs and the future, Brain science, Addiction and Society. 2007.
Pour aller plus loin :
Thèse de Marc Dos Santos. Dynamique et mécanismes moléculaires de la plasticité structurale des neurones du noyau Accumbens en réponse à la cocaïne. Neurosciences [q-bio.NC]. Université Pierre et Marie Curie - Paris VI, 2016. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01611509/document
Snir, Harpaz. Workaholism From a Cross-Cultural Perspective. Cross-cultural research, 43/4: 303-308. 2009. DOI : 10.1177/1069397109336987 http://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/1069397109336987.
[http://articles.latimes.com/1990-07-29/news/vw-1512_1_anne-wilson-schaef](http://articles.latimes.com/1990-07-29/news/vw-1512_1_anne-wilson-schaef)
Take your pills, Netflix.
Bonebright, et al., The relationship of workaholism with work–life conflict, life satisfaction, and purpose in life. 2000. [http://psycnet.apa.org/buy/2000-02442-007](http://psycnet.apa.org/buy/2000-02442-007)
David Nutt. Drugs and the future, Brain science, Addiction and Society. 2007.
Valleur, Velea. Les addictions sans drogue(s). 2002. [http://fulltext.bdsp.ehesp.fr/Toxibase/RevueToxibase/2002/6/01.pdf](http://fulltext.bdsp.ehesp.fr/Toxibase/RevueToxibase/2002/6/01.pdf)
Les addictions sans drogue et les conduites ordaliques. [http://www.jle.com/fr/revues/ipe/e-docs/les_addictions_sans_drogue_et_les_conduites_ordaliques_265871/article.phtml?tab=texte](http://www.jle.com/fr/revues/ipe/e-docs/les_addictions_sans_drogue_et_les_conduites_ordaliques_265871/article.phtml?tab=texte)
Brugvin. Les causes psychosociologiques de l’addiction dans une société capitaliste. [https://www.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2010-1-page-25.html](https://www.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2010-1-page-25.html)
Couteron. Société et addictions. [https://www.cairn.info/revue-le-sociographe-2012-3-page-10.html](https://www.cairn.info/revue-le-sociographe-2012-3-page-10.html)
Table des illustrations
Fig 1. Illustration fournie gracieusement par @youssef.sed,
Fig 2. Illustration réalisée par mes soins, CC BY-SA,
Fig 3. Illustration Pixabay CC0, https://pixabay.com/fr/désespoir-seul-être-seul-archétype-513529/,
Fig 4. Illustration Pixabay CC0, https://pixabay.com/fr/temps-fantaisie-sombre-gothique-3393818/
Merci d'avoir lu cet article qui change complètement de style comparé à ce que j'ai l'habitude d'écrire. J'espère qu'il vous aura plu et je reste a votre écoute pour le prochain ! D'ailleurs je parle de livres dans cet article, peut-être aimeriez-vous une synthèse critique de l'un d'eux ?