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Je passe régulièrement devant une petite statue de Fortuna ; je la salue toujours aimablement. Nous ne sommes pas superstitieux, mais avec Fortuna, la déesse de la fortune et du bonheur, cela ne peut pas faire de mal et on ne sait jamais...
La question du bonheur et du malheur occupe l’homme depuis des siècles. Outre une énorme liste de proverbes et dictons sur le bonheur, cela a aussi engendré quelques dieux ou déesses. Ainsi, en Grèce c’était Tyche, les Romains misaient sur Fortuna, et les Japonais ont la grâce de sept (!) Shichi Fukuji (les dieux du bonheur).
Nous avons ici affaire à la version romaine de la fortune, qui a été immortalisée en bronze en France au XIXᵉ siècle de manière experte.
Au premier regard, cette fois-ci, la statue ne laisse guère de doute. Elle est clairement signée sur le socle « Moreau‑Vauthier » et porte la date « 1878 ». Nous sommes donc plus de dix ans avant l’apogée de l’Art Nouveau. Pourtant, de face comme de profil, la composition dynamique caractéristique en forme de grand « S » est déjà bien visible. La beauté féminine (autre trait typique de l’Art Nouveau) en vêtements flottants est manifestement en plein mouvement.
On voit sur le piédestal le nom du fameux fondeur parisien « F. (Ferdinand) Barbedienne ».
On y trouve également un cachet mettant ostensiblement en exergue, sur le socle hémisphérique, le procédé technique employé et le nom de son inventeur : "Réduction mécanique d'Achille Collas ». L'artisanat reçoit clairement beaucoup d’attention — il est bien mis en valeur sur la statue. J’y reviendrai plus tard.
Même en l'absence de plaquette ou de titre gravé, l'identité du personnage ne laisse guère de place au doute! La symbolique déborde de la statue, et la "corne d’abondance" montre immédiatement qu’il s’agit de Dame Fortuna.
La statue est mentionnée dans la « bible du bronze » à la p. 518*. Il s’agit de La Fortune, par Augustin Jean Moreau (1831‑1893). Il ajouta le nom de sa mère – Vauthier – à son propre nom pour se distinguer de la dynastie des Moreau qui avait déjà beaucoup de succès en sculpture. Augustin était déjà assez moderne, car il réalisa cette statue dans le style de la jeunesse (Jugendstil), alors qu’il approchait de la cinquantaine.
* Référence : Les bronzes du XIXᵉ siècle, Dictionnaire des sculpteurs, Pierre Kjellberg, 1987.
La dame représentée porte quatre attributs symboliques, ou traits, de la « Fortune » :
Que pouvons‑nous apprendre de ces attributs, et que signifient‑ils ? Une petite recherche sur internet donne de nombreuses sources avec les résultats ci‑dessous.
Dans la sculpture allégorique, Fortuna (ou le Bonheur) est la personnification du hasard, du destin et de la chance, souvent représentée comme une femme capricieuse, instable, voire aveugle. Ses attributs visuels sont des symboles qui nous aident à mieux comprendre la nature changeante du bonheur humain.
1 ‒ La corne d’abondance
La corne d’abondance, remplie de fruits ou de richesses, est un symbole classique de prospérité et de générosité divine. Dans les mains de Fortuna, elle montre qu’elle peut distribuer richesse, succès et bonheur, mais aussi les reprendre sans avertissement.
2 ‒ Le gouvernail
Le gouvernail est un symbole de direction et de conduite. Dans les mains de Fortuna, cela signifie qu’elle guide les événements humains à sa guise, comme un timonier gouverne un navire. Cela évoque l’idée d’une navigation incertaine, où le destin, sans logique apparente, détermine le cap.
3 ‒ La roue
La roue de la fortune symbolise le caractère cyclique du destin. Elle nous rappelle que la vie humaine est soumise à des hauts et des bas : qui est au sommet aujourd’hui peut chuter demain. Cette roue exprime l’instabilité et l’imprévisibilité de l’existence humaine.
4 ‒ Le globe
Le globe terrestre, que Fortuna tient parfois ou sur lequel elle se tient, représente le monde ou le pouvoir terrestre. Il peut aussi symboliser l’instabilité du monde, roulant sous les pieds de Fortuna, montrant que rien ne reste stable sous son influence.
Il y a un cinquième attribut, mais Augustin Moreau ne l’a pas utilisé ni représenté : la proue.
5 ‒ La proue du navire
La proue renforce l'idée du voyage de la vie, soumis aux caprices de la mer et du vent que Fortuna incarne. Elle suggère que l’existence humaine est semblable à un navire vulnérable qui avance sur les vagues du destin gouverné par Fortuna.
Le message est — même sans cette proue — limpide : Fortuna est une dame capricieuse et imprévisible !
Dans l’Art Nouveau, il y a une égalité de valeur et une grande appréciation pour le processus créatif de l’artiste autant que pour l’exécution artisanale de l’œuvre finale. Reproduire l’œuvre originale pour la rendre moins coûteuse et donc accessible à plus de monde est aussi une idée nouvelle de ce mouvement. Bien sûr, le fait que cette activité soit des plus lucratives n'est pas secondaire.
La fonte du bronze est une manière de reproduire qui, au XIXᵉ siècle, se développe fortement non seulement de manière industrielle mais aussi artisanale.
Et puisque cette statue mentionne de façon si claire le fondeur et le procédé de la « réduction mécanique », je suis aussi devenu curieux de la façon dont la statue a été réalisée. Et cela s’avère bien plus compliqué que ce que j’imaginais.
L’idée et la réalisation de l’original viennent du sculpteur (et de ses assistants). L’original peut être sculpté dans la pierre (marbre, albâtre), mais aussi dans des matériaux moins durables comme le plâtre, l’argile ou le bois. Pour être clair ; faire directement une statue en bronze (scier, tailler, poncer, limer…) est quasiment impossible ! Une statue en bronze est donc toujours une reproduction ! Ainsi, l’original de notre Fortuna, taillé dans le marbre, se trouve au Musée d’Orsay à Paris.
Après que l’artiste a livré sa création, vient le travail artisanal. Voici un résumé des étapes selon la méthode de la cire perdue :
Tu suis toujours ? Sinon, tu trouveras deux vidéos expliquant l'ensemble du processus au bas de ce blog.
Tu as maintenant une reproduction en bronze brut (creuse), mais le travail n’est pas encore terminé… Les finitions sont au moins aussi importantes et demandent elles aussi des compétences artisanales distinctes. Les finitions consistent en :
Enfin, nous voilà prêts et avons une reproduction… Et… ce qui précède n’est qu’une version abrégée du processus ! Je vous ai épargné la description de la « réduction mécanique » qui permet d’obtenir une copie fidèle mais plus petite de l’original du sculpteur ! Sans parler des sculptures qu’on ne peut pas couler en une seule fois et dont les parties doivent ensuite être « soudées » ensemble…
| Ciselure très fine (détails) des doigts et ornements | Soudure quasi invisible sur le bras | deux couleurs : patine brune avec détails dorés |
À tout bien considérer, je pense que le fondeur, Ferdinand Barbedienne, a amplement mérité de voir son nom figurer sur la statuette.
En anglais on parle de Arts & Crafts plutôt que d’Art Nouveau ; L'art et l'artisanat sur un pied d'égalité. Je pense que cet aspect de l’Art Nouveau ressort très bien dans cette statue en bronze de Fortuna. Le dessin dynamique d’Augustin Moreau, fondé sur d’anciennes idées et symboles, réalisé de façon splendide en bronze par Ferdinand Barbedienne (avec l’aide de Collas, après la mort de celui‑ci).
L’idée, le dessin et la réalisation sont tous nécessaires pour donner naissance à une œuvre d’art. Je crois que la collaboration entre l’art et l’artisanat contribue aussi à la fortune (exprimée en argent comme en bonheur) de tous ceux qui participent. Mais ce ne sont peut‑être que des idéaux romantiques et des rêves d’un vieil homme…
En réalité, le blog s’arrête ici, mais ci‑dessous quelques appendices pour ceux qui n’en ont pas assez !
Cette vidéo explique le processus de fonte du bronze en moins de 5 minutes. Les finitions ne sont pas abordées.
Le (mal)heur se cache au coin de la rue ; on ne peut jamais savoir quand il nous bénira par surprise.
Le bonheur des uns fait souvent le malheur des autres — Le progrès de l’un est fréquemment la régression de l’autre.
Le bonheur habite rarement sous des voûtes dorées — La richesse n’est pas toujours garante du bonheur.
Le bonheur ne s’arrête pas devant la porte de quelqu’un — Il faut savoir profiter de l’occasion favorable.
Les bris de vaisselle portent bonheur — Après le malheur vient souvent la prospérité.
Il n'y a point de mal dont il ne naisse un bien (Voltaire, Zadig - 1747) — Tout a aussi un bon côté. Cf. Pline l’Ancien, Historia Naturalis (27, 3: 9), « Malum nullum est sine aliquo bono »
Remerciement à Régis Thivet pour la relecture.
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