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Je suis récemment tombé, lors d’une vente aux enchères, sur ce petit vase du sculpteur Théophile Hingre. Je n’avais jamais entendu parler de cet artiste, mais l’exécution en bronze et la stylisation très marquée de l’Art Nouveau ont immédiatement attiré mon attention.
Le texte d’accompagnement était – comme souvent – très succinct ; il ne donnait que les faits bruts, comme les dimensions, etc. D’un côté, je trouve cela dommage, car il y a souvent bien plus à savoir sur un tel objet. D’un autre côté… cela stimule évidemment la curiosité : puis-je découvrir moi-même de quoi il s’agit ?
Il n’y avait pas beaucoup d’enthousiasme pour l’objet pendant la vente et je n’ai donc pas pu résister à la tentation de l’acquérir, ce pour un prix modeste. Dès sa réception, je me suis mis en recherche et voici un bref compte rendu de ce que j’ai pu découvrir…
Qui était Théophile Hingre ?
Il a été très facile de découvrir qui était Théophile Hingre ; il est apparemment assez célèbre. Il existe une page sur Wikipédia qui lui est consacrée (en anglais, mais plus détaillée en français). Théophile – de son nom complet Louis Théophile Hingre – était un sculpteur et artiste graveur français. Il est né en 1832 à Écouen (un peu au nord de Paris) et y est mort en 1911. Entre-temps, il a vécu et travaillé un certain temps en Angleterre.
Il a donc connu l’apogée de l’Art Nouveau – de 1890 à 1900 – à un âge avancé. Cela ne l’a pas empêché de se plonger totalement dans ce nouveau style de la jeunesse (Jugendstil). Tant ses sculptures que les affiches de sa main sont, par leur sujet et leur stylisation, 200 % Art Nouveau !
Théophile était spécialisé dans les sculptures d’animaux et réalisait des affiches dans le style Art Nouveau. Cela correspond parfaitement à la forme et aux images sur le vase, nous pouvons donc être certains d’avoir trouvé le bon Théophile.
D’autres de ses œuvres sont visible sur son « propre » site et aussi sur Wikimedia Commons.
Assez parlé de Théophile et revenons au vase !
Que représente-t-il exactement ?
Ce que nous voyons est deux oiseaux dans un petit paysage. Il s’agit – très probablement – de paons, vu leurs queues. De plus, les paons étaient un sujet apprécié dans l’Art Nouveau, ce qui semble un choix logique.
En regardant de plus près, nous voyons un troisième oiseau, plus petit, qui semble s’envoler. De plus, l’un des paons a une plume de paon dans le bec.
Au verso du vase figure aussi un oiseau – pas un paon – en plein vol. Il pourrait s’agir d’une hirondelle, mais c’est une supposition.
Les sujets représentés ont souvent, dans ce type d’œuvres d’art, une signification symbolique. Il ne s’agit donc pas littéralement du paon ou de l’hirondelle, mais de « ce qu’ils représentent ». À la recherche de la symbolique !
Symbolisme
La signification symbolique des animaux représentés est facile à retrouver.
- Hirondelle : symbole de bonheur, d’amitié, de loyauté, de liberté et de paix. Autrefois, quand les marins voyaient une hirondelle, ils savaient qu’ils étaient proches de la terre.
- Paons : symbole de splendeur, d’orgueil et de beauté
Joli, mais cela semble tout de même un assemblage un peu arbitraire de symboles…
En cherchant (en français) la signification symbolique des oiseaux représentés, je tombe par hasard sur une tout autre histoire !
Scène de la fable "Le Geai paré des plumes du Paon". C'est la neuvième fable du livre IV de Jean de La Fontaine situé dans le premier recueil des Fables de La Fontaine, édité pour la première fois en 1668.
source
Une référence à une fable de La Fontaine concernant des paons et un geai…
L’autre oiseau ne serait-il pas une hirondelle, mais un geai ? Devenu curieux, je cherche plus loin cette fable…
La Fontaine : La fable du paon et du geai
Pour ceux qui ne savent pas exactement qui était Jean de La Fontaine (comme moi et la plupart des Néerlandais probablement) : il était un écrivain du XVIIe siècle auteur de contes et de fables. Une fable est un court récit en vers ou en prose qui enseigne une leçon de vie de manière amusante. Elle est généralement caractérisée par une petite histoire inventée simple dans laquelle des animaux parlants apparaissent. Il y a cependant un « double fond » avec une composition allégorique dans laquelle les animaux représentent des personnes ou des traits humains…
Et… la fable trouvée concerne bien des paons et un geai ! Le texte est écrit dans un français un peu archaïque, mais encore compréhensible.
LE GEAI PARÉ DES PLUMES DU PAON
Un paon muait: un geai prit son plumage;
Puis après se l'accommoda;
Puis parmi d'autres paons tout fier se panada,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué Berné, sifflé, moqué, joué,
Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte ;
Même vers ses pareils s'étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte,
Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui,
Et que l'on nomme plagiaires.
Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui :
Ce ne sont pas là mes affaires.
Se parer des plumes du paon
L’image sur le vase s’explique ainsi d’un seul coup ! Il s’agit du geai découvert comme imposteur. Nous voyons le geai hypocrite s’envoler avec encore quelques plumes de paon dans la queue, tandis que les « vrais » paons lui arrachent les plumes de la queue.
Il existe une expression néerlandaise de sens similaire : « Pronken met andermans veren ». La morale est bien sûr que lorsque l’on se vante du travail ou des résultats d’autrui ou que l’on se fait passer pour meilleur que l’on est, on est vite démasqué et on sera méprisé et moqué.
Cette expression, comme la fable de La Fontaine sont d’ailleurs dérivées d’un récit beaucoup plus ancien et proviennent du latin (Phaedrus) et du grec Esope (par Αἴσωπος).
Nous pouvons donc à juste titre parler ici de « sagesses anciennes » !
Morale de cette histoire
Un bel objet – artistique ou non – offre rapidement, avec un peu de curiosité, un aperçu d’une belle histoire. Avant de s’en rendre compte, on se retrouve des centaines ou des milliers d’années en arrière et on reçoit des leçons de sagesse qui restent valables à l’époque moderne.
Un certain Théophile Hingre a trouvé au XIXe siècle que cela valait la peine de la représenter – il a dû y travailler des semaines. Il a acquis une certaine notoriété, mais nous ne savons pas s’il en est devenu riche.
J’ai en tout cas trouvé que cela valait la peine de la décortiquer et d’écrire ce qu’il voulait dire. Reste seulement la question de savoir si vous avez trouvé que cela valait la peine de le lire… ?
Remerciement à Régis Thivet pour la relecture.
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